Marc Gosselin MD, Directeur médical SIRIUSMEDx
Depuis des années, on hésitait à réchauffer activement une victime en hypothermie modérée ou sévère. On enseignait même d’éviter la chaleur externe « pour ne pas provoquer un effet d’afterdrop » — ce refroidissement paradoxal dû au retour de sang froid vers le core.
C’était logique à l’époque… mais ce n’est plus ce que la science nous dit aujourd’hui.
Dans notre manuel terrain SIRIUSMEDx, on recommande déjà le réchauffement actif externe dans l’hypothermie modérée (et parfois sévère), en insistant sur l’enveloppe complète — le fameux burrito ou enveloppe isothermique. Ce changement a suscité d’excellentes questions, ce qui a mené à la rédaction de cet article.
Il était temps de remettre les pendules à l’heure — avec les données modernes, les lignes directrices (WMS, ICAR, ERC) et le travail remarquable de chercheurs comme Dr Doug Brown (UBC) et Jørgen Melau (Norvège).
*Lexique des acronymes et Bio des auteurs cités à la fin du texte.
Pourquoi croyait-on que le réchauffement externe était dangereux?
Pendant longtemps, la théorie classique avançait que chauffer la peau d’une victime en hypothermie risquait de :
- provoquer un afflux de sang froid vers le cœur,
- aggraver l’effet afterdrop,
- déclencher des arythmies.
Cette conception reposait sur des modèles anciens, pas sur de vraies données physiologiques — très peu d’études sérieuses existaient.
Puis est arrivé le travail de Dr Doug Brown et d'autres chercheurs, qui résument la réalité d’une phrase devenue incontournable :
« Le danger n’est pas la chaleur. Le danger, ce sont les mouvements . »
— Doug Brown, UBC Emergency Medicine
Ce que les recherches modernes démontrent
Les travaux de Jørgen Melau, l’un des chercheurs les plus productifs du domaine, ont permis de comprendre ce qui se passe réellement dans un corps refroidi.
Basé sur des études réalisées chez des nageurs en eau froide, des volontaires en hypothermie contrôlée et des analyses physiologiques fines, Melau démontre ceci :
« L’afterdrop est surtout causé par la mobilisation du sang froid des membres — pas par la chaleur appliquée au tronc. »
— Jørgen Melau, University of Southeast Norway
Ces données, confirmées par Paal, Brugger et Brown, sont maintenant intégrées dans les lignes directrices ICAR/UIAA.
Aujourd’hui, toutes les grandes organisations convergent :
En hypothermie modérée et sévère :
👉 Réchauffer activement le tronc est recommandé et sécuritaire.
👉 L’ancienne notion de “danger lié à la chaleur externe” est dépassée.
L’effet réel du réchauffement externe en préhospitalier
Il faut être clair — et honnête :
Le réchauffement externe a un effet réel, mais modeste.
Les études préhospitalières montrent une remontée de la température centrale d’environ 0,5 à 1,5 °C/h dans les meilleures conditions :
- excellente isolation,
- barrière vapeur,
- application de chaleur au tronc,
- absence de mouvements,
- packs chauffants ou chaleur continue.
Ce n’est pas spectaculaire… mais c’est suffisant pour stabiliser, ralentir le refroidissement, et surtout gagner du temps.
Comme le dit Dr Brown :
« Active external rewarming doesn’t save the patient — it buys you time to get them to the treatment that will. »
Et cette phrase résume parfaitement le rôle préhospitalier.
Méthodes de réchauffement externe : ce qui fonctionne vraiment
Pour enseigner efficacement, il faut être clair sur ce qui marche, comment, et dans quelles limites.
1️⃣ L’isolation : le geste le plus important
Avant même d’ajouter de la chaleur, il faut empêcher la perte thermique.
- Retirer les vêtements mouillés si possible rapidement,
- Ajouter une barrière vapeur,
- Empaqueter en multicouches isolantes,
- Éliminer tout courant d’air,
- Limiter les manipulations.
👉 Sans isolation, aucun réchauffement actif n’est efficace.
2️⃣ Chauffer le tronc (et seulement le tronc)
Toutes les lignes directrices modernes l’affirment :
❌ On n’applique pas de chaleur directe aux extrémités.
✔ On réchauffe le thorax, le dos et les aisselles.
Pourquoi? : Parce que c’est là que se trouve la zone vitale (cœur-poumons) et que réchauffer les membres risque de mobiliser du sang froid.
3️⃣ Méthodes de réchauffement efficaces sur le terrain
🔶 Bouillottes ou bouteilles d’eau chaude
- Méthode “low-tech” mais tout de même efficace
- À placer sur le thorax, le dos ou les aisselles
- Toujours isoler pour éviter les brûlures
🔶 Packs chauffants chimiques
(Hothands™, Grabber™, Heat Factory™)
- Très accessibles
- Longue durée
- Parfaits dans un burrito hypothermie
🔶 Couvertures chauffantes chimiques Ready-Heat™
- Utilisées en SAR, ambulances, évacuations héliportées
- Chauffe douce, continue et sécuritaire
🔶 Couvertures chauffantes électriques (batteries)
- Très efficaces en ambulance, héliportage (HEMS)
- Limitées par l’autonomie et l’équipement disponible
🔶 Systèmes à air chaud forcé
- Version portable du Bair Hugger™
- Efficaces en milieu clos (ambulance, clinique mobile)
4️⃣ Méthodes complémentaires (“minimally invasive warming”)
✔ Solutés IV tièdes (38–42 °C) : si IV disponible.
✔ Oxygène tiède/humidifié : bénéfice faible mais confortable
5️⃣ Ce qui ne fonctionne pas
❌ Réchauffer les membres
❌ Faire marcher ou activer la personne
❌ Masser, frictionner, “réveiller” la victime
❌ Manipuler brusquement
👉 Risques : afterdrop, arythmies, instabilité.
Le véritable traitement se joue à l’hôpital
Pour l’hypothermie sévère, WMS, ICAR et ERC sont sans équivoque :
✔ Hypothermie sévère = transport rapide vers un centre capable de réchauffement interne avancé.
✔ Hypothermie sévère instable ou arrêt cardiaque = centre ECMO/ECLS prioritaire.
L’ECMO : une révolution dans la survie de l’hypothermie sévère
Qu’est-ce que l’ECMO?
C’est un appareil qui fait circuler le sang en dehors du corps, le réchauffe et l’oxygène pendant que le cœur et les poumons récupèrent.
Disponible seulement dans certains centres tertiaires, l’ECMO a transformé le pronostic des hypothermies sévères, surtout en Europe où les distances sont plus courtes et où le transport héliporté est bien développé.
Effets physiologiques impressionnants :
- Réchauffement 6–9 C°/h
- Soutien cardiaque et respiratoire complet
- Récupération possible à des températures < 20 °C
- Survie possible après des arrêts cardiaques prolongés
Comme l’écrit Paal :
« ECMO has changed the limits of survivability in severe hypothermia. »
Et Dr Brown résume sans ambiguïté :
« If they’re severely hypothermic and have a beating heart, get them to ECMO. If they’re in arrest, get them to ECMO even faster. »
Ce que nous devons enseigner à nos étudiants SIRIUSMEDx
✔ Patient modérément hypothermique et confus
- Réchauffement actif du tronc
- Aucune mobilisation
- Pas de chauffage des extrémités
✔ Patient sévèrement hypothermique
- Même approche, encore plus en douceur
- Priorité : transport vers hôpital et éventuellement vers un centre ECMO
✔ À retenir
- Réchauffement externe = effet modeste mais significatif
- Sécuritaire au tronc
- Essentiel pour stabiliser
- Jamais suffisant pour guérir
Conclusion
Les données modernes ont transformé notre compréhension du réchauffement externe en hypothermie modérée à sévère :
- Le réchauffement externe n’est pas dangereux,
- Il stabilise la victime,
- Il permet de gagner du temps,
- Mais le vrai traitement se fait à l’hôpital,
- Et dans les cas sévères, l’ECMO est révolutionnaire.
N’oublions jamais que la science médicale évolue constamment, et que nos enseignements doivent suivre les données les plus récentes. Ce qui était contre-indiqué hier peut devenir la norme aujourd’hui — et inversement.
C’est parfois déstabilisant… mais c’est aussi toute la beauté de notre métier : rester des étudiants pour la vie, afin de mieux transmettre.
Merci à toute la communauté SIRIUSMEDx de garder cette curiosité vivante, dynamique et essentielle. C’est grâce à vous que nous continuons à offrir une formation ancrée dans la science et fidèle à la réalité du terrain.
Petit lexique des acronymes
WMS — Wilderness Medical Society : Organisation internationale qui publie les lignes directrices de référence en médecine de régions isolées.
ICAR — International Commission for Alpine Rescue : Commission médicale internationale spécialisée en secours en montagne (UIAA/ICAR MedCom).
ERC — European Resuscitation Council : Organisation européenne responsable des lignes directrices en réanimation, incluant la section « situations particulières » comme l’hypothermie.
ECMO — Extracorporeal Membrane Oxygenation : Appareil de réanimation avancée qui prend temporairement le relais du cœur et des poumons en oxygénant et en réchauffant le sang à l’extérieur du corps.
ECLS — Extracorporeal Life Support : Terme englobant toutes les formes de support circulatoire extracorporel, incluant l’ECMO.
SAR — Search and Rescue : Services de recherche et sauvetage terrestre, maritime ou aérien.
HEMS — Helicopter Emergency Medical Services : Services médicaux d’urgence héliportés (évacuations aériennes).
AJEM — American Journal of Emergency Medicine : Revue scientifique où plusieurs études sur l’hypothermie préhospitalière ont été publiées.
IV — Intraveineux : Administration d’un liquide ou d’un médicament directement dans une veine.
UIAA — Union Internationale des Associations d’Alpinisme : Organisation internationale associée à ICAR pour les recommandations en milieu alpin.
Bio des auteurs cités
Dr Doug Brown, MD
Médecin d’urgence à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), clinicien et formateur reconnu en physiologie du froid et prise en charge de l’hypothermie. Il est l’auteur de plusieurs guides éducatifs largement utilisés en Amérique du Nord, dont Accidental Hypothermia Simplified, et a contribué à moderniser les pratiques préhospitalières en clarifiant les indications du réchauffement externe actif.
Jørgen Melau, MSc, PhD(c)
Chercheur norvégien spécialisé dans la physiologie de l’immersion en eau froide, l’afterdrop et les réponses cardiovasculaires à l’hypothermie. Affilié à l’University of South-Eastern Norway (USN), il collabore avec ICAR/UIAA et plusieurs équipes de recherche européennes. Ses travaux expérimentaux ont profondément influencé l’évolution des recommandations internationales sur la prise en charge préhospitalière de l’hypothermie.
Dr Hermann Brugger, MD
Médecin de montagne et chercheur basé à l’EURAC Research Center (Italie), spécialiste de l’hypothermie, du gelures et de la médecine alpine. Il est l’un des leaders scientifiques du groupe ICAR MedCom et un auteur majeur des lignes directrices internationales sur l’hypothermie et la réanimation en milieux austères.
Dr Peter Paal, MD, PhD
Anesthésiologiste, intensiviste et expert mondial en hypothermie accidentelle. Professeur à l’Université de Salzbourg et membre actif d’ICAR MedCom, il a publié de nombreuses études clés sur la réanimation extracorporelle (ECMO) et sur les stratégies modernes de réchauffement avancé dans l’hypothermie sévère. Ses travaux ont fortement contribué à redéfinir les standards actuels.
Dr Andrew Haverkamp, MD
Urgentologue ayant publié une revue systématique majeure (AJEM, 2018) portant sur la prise en charge préhospitalière de l’hypothermie. Son travail a mis en lumière l’efficacité modeste mais significative du réchauffement externe et l’importance cruciale de l’isolation et de la prévention des pertes thermiques.
European Resuscitation Council (ERC) — Special Circumstances Group
Comité scientifique responsable des recommandations européennes en réanimation pour les “situations particulières”, dont l’hypothermie sévère, l’immersion et l’ensevelissement. Leurs lignes directrices 2021–2024 servent aujourd’hui de référence mondiale pour harmoniser les pratiques préhospitalières et hospitalières.
Wilderness Medical Society (WMS) — Practice Guidelines Committee
Groupe d’experts internationaux en médecine de régions isolées. Ils publient régulièrement les Clinical Practice Guidelines utilisées par les instructeurs, organisations SAR, milieux militaires et équipes expéditionnaires. Les versions 2019–2024 ont redéfini la prise en charge moderne de l’hypothermie en contexte sauvage.