Par Dr Marc Gosselin, Directeur médical SIRIUSMEDx
Quatre histoires qui auraient pu mal tourner
Camp minier, Nord du Québec, semaine 3.
Depuis deux jours, Éric souffre d'une douleur sourde à la mâchoire. Il l'attribue à un vieux plombage qui le fait parfois souffrir. Ce soir, sa joue est enflée. Il a de la fièvre. Il a du mal à ouvrir la bouche. L'infirmière du camp, alertée à 22h, reconnaît immédiatement une cellulite péri-dentaire avec atteinte des espaces profonds du visage et du mandibule, une infection qui peut, en quelques heures, compromettre les voies respiratoires. Le camp est à environ trois heures de vol, mais la météo ne le permet pas ce soir, ni demain matin selon les prévisions.
Expédition de géologie, Territoires du Nord-Ouest, jour 8.
Marie a une petite coupure au mollet depuis quatre jours. Elle l'a nettoyée, elle a mis un diachylon. Elle n'en a pas parlé parce que « c'est pas grand-chose ». Ce matin, la zone est chaude, rouge, et la rougeur a progressé. Le guide a sorti un marqueur et entouré les bords : en deux heures, la limite a avancé d'un centimètre. Ce n'est plus une petite coupure. C'est une cellulite en progression, dans une zone accessible seulement par hélicoptère, et la météo, encore une fois ne coopère pas.
Camp de travail forestier, Colombie-Britannique.
Depuis hier soir, Patrick a une gorge en feu. Ce matin, avaler sa salive est une épreuve. Il refuse de boire. Il fait 39,2 °C de température. En regardant dans sa gorge, on voit des amygdales recouvertes de pus, des ganglions douloureux au cou. Patrick mentionne que c'est son troisième épisode semblable en moins d'un an, et qu'à chaque fois, le streptocoque était en cause. Surement une récidive. Sans traitement, dans 24 à 48 heures, Patrick sera incapable de s'alimenter ou de s'hydrater.
Bateau de recherche, Golfe du Saint-Laurent, jour 5.
Depuis trois jours, Sophie ressent une brûlure en urinant. Elle a augmenté sa consommation d'eau en espérant que ça passerait. Ce matin, elle a une douleur au flanc gauche qui irradie vers le bas. Ce matin, elle est soudainement prise d'un frisson solennel, un tremblement incontrôlable qui la secoue de la tête aux pieds pendant plusieurs minutes, signe que l'infection est maintenant systémique. Ce n'est plus une simple infection urinaire basse. L'infection s'est propagée jusqu'aux reins. Sur un bateau à 80 kilomètres des côtes, chaque heure compte.
Ces quatre histoires ne sont pas des cas d'école inventés pour l'occasion. Ce sont des situations réelles rencontrées par les équipes de SIRIUSMEDx au fil des années. Une dent, une égratignure, un mal de gorge, une brûlure en urinant : des situations banales au départ, qui ont failli mener, ou ont effectivement mené, à une évacuation d'urgence.
La leçon n'est pas que les régions isolées sont dangereuses mais plutôt qu'une infection banale et une infection grave peuvent se ressembler au début, et que c'est dans l'intervalle entre les deux que se joue le rôle de ceux qui sont sur le terrain.
Quelles sont les infections couramment rencontrées sur le terrain ?
On pourrait croire que les infections sérieuses se passent dans les hôpitaux, et que sur le terrain, on n'a affaire qu'à des bobos. La réalité est tout autre. Les conditions de vie en expédition ou en camp de travail créent un terrain fertile pour les infections : promiscuité, hygiène variable, équipement partagé, immunité parfois affaiblie par la fatigue ou le froid.
Les infections cutanées arrivent en tête. Ampoules percées, coupures au travail, égratignures, piqûres d'insectes grattées : chacune de ces petites blessures est une porte d'entrée pour les bactéries. La cellulite, cette infection de la peau et des tissus sous-jacents, est l'une des complications les plus fréquentes. Elle se manifeste par une rougeur chaude et douloureuse qui s'étend, parfois accompagnée d'une traînée rosée remontant vers l'aine ou l'aisselle (lymphangite), signe que l'infection progresse dans le système lymphatique. La règle d'or sur le terrain : marquer les limites de la rougeur au marqueur permanent, et réévaluer toutes les quatre à six heures. Si la limite avance ou si la fièvre s'installe, l'infection n'est pas maîtrisée.
Les infections ORL (oreilles, nez, gorge) sont favorisées par la promiscuité des camps. Un simple rhume circule en 48 heures dans une équipe de 20 personnes. La pharyngite bactérienne mérite qu'on la distingue des infections virales : gorge très douloureuse, pus sur les amygdales, fièvre, ganglions. C'est ce tableau qui oriente vers le streptocoque et justifie les antibiotiques. Les infections de l'oreille, otite externe chez les kayakistes et nageurs, otite moyenne chez ceux qui ont voyagé en avion, sont fréquentes et généralement gérables sur place si on les reconnaît tôt.
Les infections dentaires sont parmi les plus sous-estimées dans la préparation aux expéditions. Un abcès dentaire peut, en quelques jours, devenir une cellulite faciale qui comprime les voies aériennes. Sur le terrain, le soulagement local (Orajel, sachet de thé appliqué sur la gencive) peut temporiser, mais les antibiotiques restent nécessaires, et une évacuation vers un dentiste l'est souvent aussi.
Les infections urinaires touchent principalement les femmes, favorisées par les changements d'habitudes d'hydratation, les toilettes difficiles d'accès, et le froid. Une infection urinaire basse (brûlure, fréquence, douleur basse, sans fièvre) se traite bien avec trois à cinq jours d'antibiotiques. Mais si la fièvre apparaît, si la douleur remonte aux flancs, si la percussion lombaire est douloureuse, l'infection a probablement atteint les reins (pyélonéphrite) et la gestion devient plus complexe. Une douleur très intense au flanc, surtout chez quelqu'un avec des antécédents de calculs rénaux, peut indiquer une obstruction : c'est une indication d'évacuation urgente.
La diarrhée du voyageur est incontournable dans les expéditions internationales, mais aussi dans certains contextes nordiques ou d'eau de surface. La grande majorité des cas se résout avec une hydratation rigoureuse. Sang dans les selles, fièvre, incapacité à s'hydrater, plus de six selles liquides par jour : voilà les signes qui orientent vers une infection bactérienne sérieuse nécessitant des antibiotiques et une surveillance accrue.
Les antibiotiques sur le terrain : choisir et utiliser avec discernement
On en peut parler d'infections en région isolée sans parler d'antibiotiques.
La sélection des antibiotiques pour une expédition dépend de plusieurs facteurs : la destination géographique, la durée du projet, le nombre de participants, le niveau de soins disponible, et les allergies connues dans le groupe.
Un bon arsenal de terrain pour une expédition de durée moyenne en Amérique du Nord comprend généralement :
- L'amoxicilline-clavulanate (Clavulin) : l'antibiotique polyvalent par excellence, utile pour les infections ORL, cutanées, urinaires et même abdominales en dépannage. Son seul vrai défaut : il est thermosensible et doit être protégé de la chaleur extrême comme du gel.
- Le cefadroxil ou la céphalexine : très efficaces pour les infections cutanées et urinaires. Le cefadroxil a l'avantage pratique de se prendre deux fois par jour plutôt que quatre.
- La clindamycine : l'alternative de choix en cas d'allergie à la pénicilline pour les infections cutanées, ORL et dentaires. Elle inhibe aussi la production de toxines bactériennes, ce qui la rend utile dans les infections sévères des tissus mous. Attention au risque, rare mais réel, de colite à Clostridium difficile.
- Le TMP-SMX (Septra) : excellent pour les infections cutanées à SARM et les infections urinaires. À utiliser avec prudence chez les personnes à la peau claire, car il provoque une photosensibilité marquée.
- La ciprofloxacine : incontournable pour la diarrhée du voyageur et les infections urinaires compliquées, mais à utiliser avec prudence. Elle ne couvre pas bien les infections pulmonaires et elle est associée à un risque de tendinite, particulièrement dans les activités physiques intenses.
- Le métronidazole (Flagyl) : indispensable pour les infections abdominales à anaérobies, la giardia et d'autres parasites intestinaux. Il a l'avantage de ne pas être thermosensible.
- L'azithromycine : premier choix pour la diarrhée du voyageur dans certaines régions d'Asie où la résistance à la cipro est plus fréquente, et utile en cas d'allergie à la pénicilline pour les infections ORL et respiratoires.
Prescrire pour 14 jours, c'est avoir deux traitements
Une règle pratique souvent recommandée : si vous partez pour plusieurs semaines, demandez des ordonnances pour au moins 14 jours de traitement plutôt que 7. Cela vous donne une flexibilité si la situation se prolonge ou si un deuxième membre de l'équipe tombe malade.
La question du jugement clinique
Il serait tentant de croire qu'en région isolée, la règle est simple : à la moindre infection, on donne des antibiotiques. Ce serait une erreur.
Les antibiotiques comportent des risques réels : réactions allergiques pouvant elles-mêmes nécessiter une évacuation, diarrhée importante, résistance bactérienne, interactions médicamenteuses.
Le seuil pour initier un traitement antibiotique peut être légèrement abaissé en contexte d'isolement prolongé, compte tenu de l'impossibilité d'obtenir un diagnostic avancé et du coût d'une évacuation. Mais ce n'est pas une carte blanche. On traite avec une indication claire, après évaluation, et idéalement après consultation médicale.
La télémédecine
Pour toute situation qui dépasse le champ de pratique de la personne responsable sur le terrain, la télémédecine n'est plus un luxe, c'est un standard. Starlink et d'autres systèmes satellitaires ont changé l'accès aux soins à distance. Une consultation par téléphone ou vidéo avec un médecin peut éviter une mauvaise décision dans les deux sens : traiter inutilement, ou retarder un traitement nécessaire.
Se préparer avant de partir
La meilleure infection, c'est celle qu'on ne contracte pas. Et la prévention commence bien avant le départ.
Les vaccins. En plus des vaccins de routine (tétanos, hépatite B, méningocoque selon les contextes), les destinations internationales peuvent nécessiter des vaccins spécifiques : hépatite A, fièvre typhoïde, rage, fièvre jaune, encéphalite japonaise. Une consultation en clinique de médecine des voyages au moins quatre à six semaines avant le départ est recommandée.
Une visite chez le dentiste est aussi de mise. Une molaire instable, un plombage qui lâche, une dent de sagesse à moitié sortie : tous ces problèmes bénins en milieu urbain peuvent devenir des urgences à 200 kilomètres de la route. Un examen dentaire complet avant une expédition de plus d'une semaine en région éloignée devrait être systématique.
Les pieds. Souvent oubliés, toujours sollicités. Des ampoules non traitées, des ongles incarnés mal soignés, des champignons négligés : voilà autant de portes d'entrée pour des infections cutanées. Couper les ongles droit, hydrater les pieds, choisir des chaussettes adaptées, ce sont des gestes préventifs concrets.
Le carnet de santé. Documenter les allergies connues, les médicaments réguliers, le groupe sanguin et les vaccinations. Ce document doit être accessible rapidement par tous les responsables de l'expédition.
Pendant l'expédition : la vigilance au quotidien
Les petites blessures. En expédition, la pression de performance pousse souvent à ignorer les bobos. C'est une erreur. Une ampoule percée, une égratignure, une piqûre d'insecte grattée jusqu'au sang : chacune mérite une attention immédiate. Nettoyage sous pression (une bouteille de vélo, une seringue avec cathéter, même une bouteille d'eau avec un petit trou dans le bouchon), antiseptique sur la peau autour de la plaie, jamais directement dedans, protection et surveillance quotidienne.
Les antibiotiques topiques. Pour les plaies superficielles, une crème antibiotique (mupirocine, ou à défaut de la Polysporin) appliquée quotidiennement réduit significativement le risque d'infection secondaire.
Réévaluer régulièrement. Les infections progressent. Une plaie qui semblait bien évoluer peut changer d'allure en quelques heures. Marquer les limites d'une rougeur, noter la température quotidiennement, documenter l'évolution : ces habitudes simples permettent de détecter précocement la détérioration.
Transmission et contrôle des infections en camp
Dans un camp de travailleurs ou lors d'une expédition, une infection ne touche rarement qu'une seule personne. Les repas partagés, les installations sanitaires communes et la proximité constante créent des conditions propices à la propagation.
Les infections se transmettent essentiellement par quatre voies : contact direct (poignée de main, soins sans gants), gouttelettes (toux, éternuements), voie fécale-orale (mains mal lavées, eau ou aliments contaminés) et vecteurs (moustiques, tiques). Cette connaissance a une implication pratique directe : les mesures de prévention ne sont pas les mêmes selon la voie de transmission.
L'hygiène des mains reste le geste le plus simple, le plus efficace, et le plus souvent oublié. Le gel hydroalcoolique doit être accessible en permanence, particulièrement avant les repas, après les soins, et après le passage aux toilettes.
Le responsable des repas est un vecteur potentiel critique dans un camp avec cuisine collective. Une personne avec une gastro-entérite ou une infection des mains peut contaminer un repas et déclencher une épidémie. Si quelqu'un présente des symptômes gastro-intestinaux, il ne devrait pas préparer les repas du groupe.
L'isolement de la personne malade, même relatif (chambre séparée, masque dans les espaces communs), peut faire une différence significative pour les infections transmissibles par gouttelettes comme la grippe ou la pharyngite streptococcique.
La gestion de l'eau et des déchets. En milieu isolé, toujours traiter l'eau de surface avant de consommer. Enfouir les déchets humains à au moins 60 mètres des cours d'eau.
Reconnaître les drapeaux rouges
Certaines infections nécessitent des soins en milieu hospitalier. Évacuez sans hésiter si vous observez :
- fièvre avec confusion et peau marbrée ou bleutée (sepsis potentiel)
- douleur 8 à 10 sur 10 disproportionnée à l'infection visible (fasciite nécrosante)
- raideur de la nuque avec céphalée intense et fièvre (méningite)
- trismus ou difficulté marquée à avaler (abcès pharyngé profond)
- frisson solennel incontrôlable (possibilité que l'infection soit dans le sang)
- absence ou quasi-absence d'urine (signe de choc ou d'atteinte rénale sévère)
- infection qui progresse rapidement malgré les antibiotiques
En cas de doute, évacuer. Une évacuation inutile est embarrassante et coûteuse. Une évacuation retardée peut coûter la vie.
En conclusion
Les infections sont la réalité médicale la plus fréquente en région isolée. Elles ne sont pas toutes graves, loin de là. Mais elles peuvent toutes le devenir si on les ignore, si on tarde à agir, ou si on n'est pas préparé.
Se préparer avant le départ. Être vigilant sur le terrain. Agir tôt. Savoir reconnaître ce qui ne peut pas attendre. Avoir un lien avec un médecin. Et ne pas sous-estimer la valeur d'un examen physique et d'un monitoring attentif.